À dix minutes de marche paisible, à travers la neige immaculée et craquante qui borde Saint-Moritz, un spectacle des plus inattendus se révèle : l’ancien stade olympique, transformé avec une audace singulière en la demeure de Rolf Sachs. Artiste, designer et collectionneur d’art suisse, il a insufflé à ce géant de béton une âme nouvelle, métamorphosant un fragment d’histoire sportive en un foyer vibrant et audacieux. Après une nuit animée au très exclusif Dracula Club, dont il est le président emblématique, Sachs a généreusement ouvert les portes de son » Olympiahaus » à trente-six invités privilégiés, dans le cadre feutré de l’événement Highsnobiety St. Moritz. Nous étions parmi eux, conviés à explorer ce lieu unique où l’héritage olympique, le design avant-gardiste et les réminiscences de rencontres légendaires se mêlent avec une liberté absolue.
L’Odyssée de la Rénovation : Un Héritage Repensé
D’abord conçu par l’architecte Valentin Koch-Robbi comme un stade pour les Jeux olympiques d’hiver de 1928, puis réutilisé en 1948, le bâtiment a jadis résonné des clameurs des meilleurs hockeyeurs et patineurs artistiques du monde, avant de tomber dans l’oubli et le délabrement. La restauration et la reconstruction de l' » Olympiahaus « , telles que Rolf Sachs les a menées, représentent à elles seules un exploit architectural. Mais l’acquisition même de ce bien fut une odyssée digne d’une compétition olympique. « Un jour, j’ai visité le bâtiment avec ma femme de l’époque et j’ai dit : ‘Je sais ce que sera notre maison.’ J’ai posé les yeux sur cet édifice et j’ai su, » raconte Sachs, en nous guidant à travers son salon. « Il m’a fallu sept ans pour obtenir le permis de construire. Et j’ai eu besoin d’un vote public. J’ai dû nouer quelques amitiés pour obtenir ce vote. La presse locale a consacré plus d’articles à cette question qu’à la votation suisse sur l’adhésion à l’Union Européenne. » Une persévérance qui témoigne de sa vision inébranlable et de son attachement viscéral à ce lieu.
Modernisme Alpin et Esthétique Bauhaus
Décrite comme un modernisme alpin influencé par le Bauhaus, la maison se dresse en contraste saisissant avec l’architecture traditionnelle de l’Engadine, affichant une retenue manifeste et une articulation décorative sous-estimée. Ce bâtiment s’apparente davantage à une infrastructure publique qu’à un chalet typique : les surfaces semblent continues, et les ouvertures s’apparentent à des fentes plutôt qu’à des fenêtres. Cette esthétique épurée et fonctionnelle, bien que surprenante dans ce cadre alpin, reflète la quête de Sachs pour une beauté qui transcende l’ornementation superflue. C’est une déclaration architecturale, une œuvre d’art habitable qui défie les conventions et invite à repenser la notion d’habitat de luxe. Le choix de matériaux bruts et la primauté de la lumière naturelle confèrent à l’ensemble une atmosphère sereine, presque monacale, qui contraste pourtant avec la richesse intérieure.
Saint-Moritz et l’Esprit du Dracula Club
Mais qu’est-ce qui a donc attiré Rolf Sachs à Saint-Moritz, au-delà de ce coup de foudre architectural ? « J’ai rencontré Carsten Höller [l’artiste qui a installé un carrousel rose devant le Kulm Hotel St. Moritz], au Dracula, » explique Sachs. « Il a dit : ‘C’est incroyable, cette atmosphère, comment cela se produit-il ?’ Et j’ai répondu : ‘Vous savez quoi ? Nous avons un esprit spécial dans le club. Nous connaissons tout le monde ici depuis 10, 20, 30, 40 ans, mais nous ne nous rencontrons qu’ici, donc vous ne les connaissez pas assez bien pour ne pas les aimer.’ Il poursuit : ‘Au Dracula, je peux rencontrer quelqu’un qui dit : ‘Je suis le propriétaire de ceci à Hong Kong et je vis dans les îles Fidji.’ C’est vraiment un melting-pot de sérendipité. On ne sait jamais ce que l’on va voir et qui l’on va rencontrer. Pour nous tous, c’est l’une des choses les plus importantes dans la vie. Les amis sont la vraie richesse.’ Une philosophie qui imprègne aussi bien l’ambiance du club que l’esprit de l’Olympiahaus, faisant de ces lieux des épicentres de rencontres humaines et d’échanges intellectuels.
Un Cabinet de Curiosités Modernes
Malgré l’extérieur austère de la demeure de Sachs, l’intérieur n’est absolument pas minimaliste. Il s’apparente plutôt à un cabinet de curiosités savamment orchestré, débordant de vie et d’histoires. Nous nous asseyons tour à tour sur une vingtaine de chaises historiques différentes, nous imprégnant du dialogue tangible qui s’établit entre l’histoire olympique, les classiques du design moderne et les œuvres propres à Sachs. On y découvre une table à manger en verre de sept mètres remplie de sel et d’un texte néon lumineux, la plus vaste collection de sièges de Gerrit Rietveld jamais vue, des pièces de Charles & Ray Eames, des créations d’Achille Castiglioni, des lanternes en papier d’Isamu Noguchi, des photographies olympiques vintage et un véritable tourbillon de souvenirs liés aux sports d’hiver. L’idée maîtresse de cet espace est chère au cœur de Sachs : rien ne devrait jamais être trop sérieux. Il aborde l’art avec un sens de l’humour, car, comme il nous le confie, l’humour est central à tout.
Entre Art, Design et Philosophie
L’Olympiahaus de Rolf Sachs n’est pas seulement une résidence ; c’est une déclaration. Chaque recoin raconte une histoire, chaque objet est une pièce maîtresse dans un dialogue ininterrompu entre le passé glorieux des Jeux olympiques et l’avant-garde du design contemporain. La vision de Sachs, mêlant persévérance architecturale, curiosité artistique et une profonde appréciation des liens humains, transforme cet espace en un lieu de vie et d’inspiration. L’humour, comme il le souligne, est le fil conducteur qui lie ces éléments, invitant les visiteurs à une exploration joyeuse et décomplexée de l’art et de l’existence. Ce foyer unique à Saint-Moritz incarne ainsi une philosophie où la beauté, l’histoire et la convivialité se fondent dans une expérience de luxe authentique et profondément personnelle.