À l’occasion du mois de sensibilisation à l’endométriose, la journaliste de mode basée à Paris, Madeleine Rothery, livre pour « La Revue » un essai poignant sur sa vie avec la maladie, sur l’évolution de son rapport au vêtement et sur le long chemin qui l’a menée à se reconnecter à son corps.
Le point de bascule : l’éveil douloureux à Palma
Je suis revenue à moi sur le sol d’une cabine de toilettes à l’aéroport de Palma, les carreaux froids contre ma joue, la tête lancinante là où elle avait heurté la chasse d’eau en tombant, allongée dans mon propre sang. Et je me souviens alors avoir pensé, avec cette lucidité qui ne survient qu’au moment où l’on est le plus meurtri, que je ne pouvais plus continuer ainsi – que ce qui se passait à l’intérieur de mon corps, quoi que cela soit, avait finalement, irrévocablement, gagné.
Je m’étais évanouie sous l’effet de la douleur. Une poussée d’endométriose – même si je ne disposais pas encore de ce mot – si violente qu’elle m’avait tout simplement éteinte, comme une lumière qu’on se lasse de laisser allumée. J’étais seule, et j’étais terrifiée. Lorsque j’ai repris connaissance, j’ai appelé mes parents depuis le sol de ces toilettes pour leur dire que je devais rentrer en Australie. Que je n’allais pas bien, en réalité, depuis près de dix-sept ans, et que tous les médecins qui m’avaient affirmé le contraire s’étaient, pour le dire simplement, trompés.
Ce sol froid de Palma a été mon point de bascule. Non pas un effondrement, mais une révélation brutale. Cette douleur, ce calvaire silencieux qui m’accompagnait depuis l’adolescence, n’était pas une fatalité féminine, une simple « règle douloureuse » à supporter en silence, comme tant de femmes se le sont entendu dire. C’était un signal d’alarme assourdissant, l’ultime sommation d’un corps épuisé qui avait trop longtemps crié sans être entendu. Dix-sept ans de souffrance minimisée, de diagnostics erronés, d’un sentiment d’être incomprise. Ce jour-là, au fond de cette cabine d’aéroport, la peur se mua en une détermination farouche : celle de comprendre, de nommer et de combattre ce qui me rongeait. Je devais rentrer chez moi, non pas pour fuir, mais pour mieux me retrouver, me reconstruire.
L’odyssée diagnostique : une quête de reconnaissance
Le chemin vers le diagnostic de l’endométriose est souvent une véritable odyssée, semée d’embûches et de rendez-vous médicaux infructueux. Des années durant, j’ai été ballotée entre des avis contradictoires, des prescriptions d’antidouleurs qui ne masquaient que temporairement l’ampleur du problème, et des injonctions à « prendre sur moi ». On m’a dit que c’était le stress, que j’étais trop sensible, que « c’est normal d’avoir mal pendant les règles ». Pourtant, mon intuition me dictait que cette douleur était autre chose, plus profonde, plus insidieuse. Elle affectait tous les aspects de ma vie, du travail à mes relations personnelles, en passant par ma capacité à simplement exister. Obtenir ce mot, « endométriose », fut à la fois un soulagement immense et la confirmation d’une bataille qui ne faisait que commencer. Ce fut le début d’une nouvelle ère, celle de la compréhension et de la prise en charge.
L’endométriose : l’invisible fardeau dévoilé
L’endométriose est bien plus qu’une simple maladie gynécologique ; c’est un syndrome complexe qui touche des millions de femmes à travers le monde, souvent dans une invisibilité quasi totale. Des fragments de tissu utérin se développent en dehors de l’utérus, provoquant des inflammations, des kystes, des adhérences et des douleurs chroniques qui peuvent être intolérables. Elle peut affecter les ovaires, les trompes de Fallope, l’intestin, la vessie, et même, dans de rares cas, des organes plus éloignés. Ce fardeau invisible pèse sur la vie professionnelle, sociale et intime, conduisant à l’épuisement, à l’isolement et parfois même à la dépression. C’est une maladie qui demande à être comprise, reconnue et prise en charge avec bienveillance et expertise, loin des clichés et des préjugés.
Réappropriation du corps : au-delà de la douleur
La reconnexion à son corps après des années de douleur et de dissociation est un processus long et délicat. Il ne s’agit plus de le percevoir comme un ennemi, mais comme un allié précieux, certes fragilisé, mais capable de résilience. J’ai dû réapprendre à l’écouter, à décrypter ses signaux, à comprendre ses limites sans les percevoir comme des faiblesses. Cela passe par des approches holistiques : la nutrition anti-inflammatoire, la méditation, le yoga doux, des massages spécifiques. Mais surtout, il s’agit de cultiver une bienveillance profonde envers soi-même, de s’accorder le repos nécessaire sans culpabilité et de célébrer chaque petite victoire sur la douleur ou la fatigue. Mon corps n’est pas un champ de bataille, mais un sanctuaire que j’apprends à honorer et à protéger.
Le vêtement, allié intime : une mode réinventée
En tant que journaliste de mode, mon rapport au vêtement a nécessairement évolué, devenant un allié dans ma quête de confort et d’expression personnelle. Il ne s’agit plus de suivre les tendances à tout prix, mais de choisir des pièces qui respectent mon corps, ses besoins et ses fluctuations, me permettant de me sentir à la fois protégée et puissante.
La mode, souvent perçue comme superficielle, devient ici un outil d’expression et de confort, un moyen de se réapproprier son image et sa dignité face à la maladie. Le témoignage de Madeleine Rothery est un appel à l’écoute, à la reconnaissance et à une meilleure prise en charge de l’endométriose, pour que chaque femme puisse dire : « Je connais mon corps, je connais mes droits, je sais ce que je mérite. »