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Joker : L’anachronisme méconnu autour de Keanu Reeves dans le film de Todd Phillips

Dans le chef-d'œuvre de Todd Phillips sorti en 2019, Keanu Reeves fait une brève apparition. Retour sur cette curiosité et sur six autres anachronismes qui parsèment le Gotham de 1981

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L’essentiel

  • Keanu Reeves apparaît furtivement dans Joker (2019) via une publicité Kellogg’s tournée en 1987.
  • L’intrigue du film se déroule en 1981, créant une incohérence temporelle de 6 ans avec le spot publicitaire.
  • Au total, 7 anachronismes notables issus des années 1980 à 2010 parsèment le long-métrage de Todd Phillips.

L’esthétique singulière d’un succès populaire

Lors de sa sortie en salles en 2019, Joker s’est immédiatement imposé comme une œuvre majeure du cinéma contemporain. Porté par une interprétation magistrale de Joaquin Phoenix, récompensée par l’Oscar du meilleur acteur, le long-métrage réalisé par Todd Phillips a séduit public et critique par son esthétique poisseuse et son réalisme psychologique. Le film s’inscrit dans une relecture sombre du personnage issu de l’univers DC Comics, proposant une plongée clinique dans la déchéance d’un homme marginalisé, Arthur Fleck, au sein d’une métropole en pleine décomposition sociale. Pourtant, derrière la reconstitution minutieuse de la ville de Gotham, pensée pour évoquer le New York poisseux du début des années 1980, plusieurs détails anachroniques se sont glissés à l’écran, échappant au contrôle du département artistique lors des prises de vues ou du montage final.

Le contexte historique et visuel de la Gotham de 1981

Pour mieux comprendre la présence de ces faux pas temporels, il convient de rappeler le parti pris esthétique du réalisateur Todd Phillips et de son directeur de la photographie Lawrence Sher. L’ambition première du long-métrage était de s’éloigner des superproductions traditionnelles aux effets visuels omniprésents pour privilégier un grain de pellicule et un réalisme cru, directement inspirés du cinéma américain des années 1970 et du tout début des années 1980. Les œuvres de Martin Scorsese, à l’instar de Taxi Driver ou de La Valse des monstres, ont servi de boussole visuelle et thématique à l’équipe de production.

Le récit est explicitement ancré en l’année 1981, une époque marquée par la crise économique, la grève des éboueurs qui paralyse les rues, la hausse de la criminalité et une tension sociale omniprésente dans les grandes mégapoles américaines. Pour recréer cette atmosphère étouffante, le tournage s’est déroulé en grande partie en décors réels à travers les rues de New York, notamment dans les quartiers du Bronx et de Manhattan, ainsi qu’à Jersey City et Newark dans l’État voisin du New Jersey. Filmer au cœur d’infrastructures urbaines modernes et en activité représente un défi logistique colossal. Malgré le travail colossal de transformation des devantures, du mobilier urbain et de l’habillement des figurants, la capture de l’espace public moderne laisse inévitablement filtrer des éléments contemporains qui ont échappé à la vigilance de l’équipe de production.

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Analyse détaillée des anachronismes du film

Sept anachronismes glissés au cœur de Gotham City

L’observation minutieuse des plans de Joker permet de déceler plusieurs décalages temporels éparpillés tout au long du récit. Si la grande majorité des spectateurs ne remarque pas ces détails lors d’une projection en salle, un examen attentif image par image met en lumière des objets, des figures médiatiques et des technologies issus de décennies ultérieures.

Joker : L'anachronisme méconnu autour de Keanu Reeves dans le film de Todd Phillips - La Revue du Luxe

Keanu Reeves s’invite dans la réclame de 1987

L’apparition furtive de Keanu Reeves

Pour apercevoir l’acteur de Matrix, il faut suspendre le visionnage à 1 heure, 46 minutes et 9 secondes très précisément. Dans une scène où s’alignent plusieurs téléviseurs diffusant des programmes en continu, l’écran situé en haut à gauche laisse apparaître un spot publicitaire pour les céréales Corn Flakes de Kellogg’s. Le jeune comédien vedette de cette réclame n’est autre que Keanu Reeves, engagé sur ce tournage en 1987, alors qu’il débutait à peine sa carrière d’acteur à la télévision nord-américaine. Son apparition, extrêmement brève, précède l’arrivée d’un bulletin d’information dramatique. Comme l’action de Joker se situe en 1981, cette séquence crée un décalage chronologique de six années entre la temporalité de l’histoire et la création effective de l’archive télévisuelle réutilisée par le monteur.

Le lapin Energizer devance sa création

Dans la même séquence réunissant plusieurs téléviseurs au sein du cadre, un autre élément publicitaire vient bousculer la cohérence historique établie par le scénario. En observant attentivement les différents flux vidéo projetés sur les moniteurs, on distingue l’Energizer Bunny, célèbre mascotte rose de la marque de piles grand public. Or, ce personnage promotionnel devenu un icône de la culture populaire américaine n’a été créé et diffusé sur les écrans de télévision des États-Unis qu’à partir de l’année 1988. Son intégration dans le paysage audiovisuel du film crée un saut temporel de sept ans par rapport aux événements censés se dérouler à Gotham en 1981.

Des services de téléphonie mobile prématurés

L’exploration visuelle du décor urbain révèle une troisième incohérence temporelle directement liée à l’évolution des technologies de communication. Dans l’une des rues empruntées par Arthur Fleck lors de ses pérégrinations quotidiennes, on aperçoit en arrière-plan la devanture d’un commerce proposant la réparation de téléphones portables. Une telle prestation commerciale était absolument impossible à l’époque où se situe l’action. En effet, le tout premier téléphone mobile commercialisé à grande échelle n’a été lancé qu’en 1983 par Motorola, avant que les boutiques dédiées à leur maintenance et à leur vente ne se multiplient et n’émergent véritablement au cours des années 1990 et 2000.

Une station de vélos urbains contemporaine

Un quatrième anachronisme majeur s’est glissé lors du tournage en extérieur dans les rues de New York, qui prêtait ses décors réels à la ville imaginaire de Gotham. À l’arrière-plan d’une scène de rue dynamique, on distingue brièvement une station Citi Bike, le système officiel de vélos en libre-service de la métropole new-yorkaise. Ce réseau de transport partagé et ses bornes d’ancrage caractéristiques n’ont été inaugurés et installés dans l’espace public qu’en 2013, soit plus de trois décennies après la période reconstituée dans la diégèse du long-métrage.

Une ambulance Ford issue des années 1990

Le cinquième détail concerne les véhicules d’urgence utilisés par la production pour peupler les artères de la ville. Lors d’une séquence d’action et de chaos en centre-ville, une ambulance apparaît clairement à l’image au milieu de la circulation. Il s’agit d’un modèle Ford Econoline de quatrième génération. La production industrielle de ce véhicule spécifique par le constructeur américain n’a débuté qu’en 1992, créant ainsi un écart de onze ans avec le cadre temporel de l’histoire qui est censée se dérouler au tout début de la décennie précédente.

Des accessoires de rue issus du présent

Un sixième point de divergence réside dans le mobilier urbain et les accessoires dispersés le long des trottoirs lors des séquences extérieures. Certains horodateurs électroniques et plusieurs éléments de signalétique routière visibles lors des déplacements du protagoniste appartiennent à des normes d’aménagement urbain déployées bien après le début des années 1980. Ces éléments contemporains témoignent de la difficulté technique d’isoler totalement un plateau de tournage en milieu urbain contemporain sans recourir à un effacement systématique par ordinateur.

L’architecture composite de la ville de Gotham

Enfin, le septième anachronisme provient des infrastructures en arrière-plan et de la composition architecturale globale du décor. La présence de panneaux signalétiques modernes et de structures architecturales récentes vient ponctuer le paysage urbain. Loin de nuire à l’ensemble, ces détails renforcent l’atmosphère atemporelle de Gotham, une cité mythique dont le style visuel emprunte délibérément à plusieurs époques du cinéma américain et de l’histoire urbaine.

L’impact des anachronismes sur la perception de l’œuvre

Des erreurs de tournage au service du récit

Dans l’histoire du cinéma, la présence d’anachronismes est un phénomène fréquent, y compris au sein des plus grandes productions hollywoodiennes. Des films historiques majeurs ou des fresques récompensées par de nombreux prix comportent parfois des erreurs d’accessoires, de costumes ou d’arrière-plan. Dans le cas précis du film de Todd Phillips, ces sept erreurs de raccord temporel constituent des curiosités de tournage particulièrement recherchées par les passionnés de cinéma et les analystes vidéo.

Cependant, une question se pose quant à la nature de ces faux pas : s’agit-il uniquement de simples oublis logistiques ou participe-t-il à la narration singulière du long-métrage ? Gotham City est une métropole de fiction, une création imaginaire qui ne correspond à aucune ville réelle sur la carte des États-Unis, même si New York sert d’inspiration principale. De plus, le récit est entièrement raconté à travers le point de vue altéré et subjectif d’Arthur Fleck, un narrateur peu fiable dont la perception du réel est troublée par des hallucinations et des distorsions psychologiques. Cette nature hybride du décor permet au film de conserver toute sa puissance dramatique, transformant ces légers écarts historiques en éléments d’une mythologie urbaine composite et intemporelle.

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Sophie Laurent

Sophie Laurent signe les sujets culture, art de vivre et personnalités pour La Revue du Luxe : expositions, gastronomie, mondanités et coulisses.

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