L’essentiel
- Le designer O’koko conçoit des collections de streetwear de luxe à partir de déchets textiles du marché de Kantamanto à Accra.
- Ses créations artistiques dénoncent le colonialisme des déchets, un système où les pays riches exportent leur surproduction de fast fashion vers le Ghana.
- L’artiste prône une transition urgente de l’industrie de la mode vers la circularité, la durabilité et la réduction drastique de la production.
C’est sur les réseaux sociaux que le travail de l’artiste et designer O’koko interpelle d’abord. Posant au milieu des montagnes de textiles usagés de la décharge ghanéenne, il arbore des créations singulières nées de ces détritus: des cabas structurés à partir de sacs usés, des vestes recomposées en patchwork de chaussures abandonnées, ou des baskets métamorphosées en sacs à bandoulière. Originaire d’Afrique centrale, O’koko s’est installé au Ghana pour y poursuivre des études en marketing digital. C’est là qu’il a été confronté à la réalité brute de cette décharge géante, un lieu qui cristallise les dérives de la surconsommation occidentale et de la fast fashion. Face à ces montagnes de vêtements jetés, dont beaucoup méritent une seconde vie, le jeune créateur a compris qu’il pouvait et devait utiliser le design pour éveiller les consciences.
Pour les membres de la diaspora africaine et les passionnés de création contemporaine, le travail d’O’koko suscite une immense fierté, celle de voir une jeunesse s’emparer des crises mondiales pour proposer des solutions esthétiques fortes. Rencontre avec un talent qui redéfinit les contours de la mode africaine, dénonce le colonialisme des déchets et esquisse les contours d’une industrie plus responsable.
Des chantiers de construction au marché de Kantamanto
De l’éveil digital à la création engagée
Le parcours d’O’koko dans l’univers de la mode a débuté de manière très concrète. En 2023, un an après son arrivée sur le sol ghanéen, le jeune homme travaille sur des chantiers de construction pendant plusieurs mois. Son salaire de misère suffit à peine à couvrir ses besoins essentiels. Encouragé par un ami, il décide de se lancer dans la revente de vêtements de seconde main pour améliorer son quotidien. La première visite d’O’koko au marché de Kantamanto, à Accra, a radicalement transformé sa vision de la mode et de la création. Ce qu’il y a observé, les rencontres qu’il y a faites et l’histoire intime portée par chaque vêtement d’occasion ont profondément nourri sa sensibilité. Cette expérience fondatrice a marqué le point de départ de son évolution en tant qu’homme et en tant que designer.
L’écosystème dynamique de la mode ghanéenne
Le choix du Ghana comme terre d’expression ne doit rien au hasard. Pour les créateurs venus d’Afrique centrale, notamment de République centrafricaine, la scène stylistique ghanéenne brille par son développement et son accessibilité. Le pays bénéficie d’une solide réputation historique liée à la richesse et à l’accessibilité de ses tissus et de ses imprimés locaux. Durant l’enfance du designer, sa mère et ses tantes voyageaient régulièrement vers le Bénin, le Togo et le Ghana pour y acquérir des pièces de prêt-à-porter et des étoffes précieuses, avant de les revendre à Bangui. Le Ghana s’impose aujourd’hui comme un carrefour majeur pour la création textile en Afrique de l’Ouest.
Les sources d’inspiration d’une esthétique hybride
Pour façonner son univers visuel, le jeune créateur s’est nourri d’influences plurielles, mêlant culture numérique et rythmes contemporains. À ses débuts, le travail vidéo du créateur de contenu @futurist a joué un rôle déterminant dans sa perception de la mode, qu’il s’agisse de la direction artistique, de la mise en scène des tenues ou du langage visuel. En parallèle, la scène musicale africaine contemporaine insuffle une énergie brute à ses créations. Les artistes d’Afrobeat à l’instar de Rema et Asake influencent directement la direction créative d’O’koko. Cette bande-son globale nourrit sa liberté d’expression et donne à ses pièces une résonance culturelle très actuelle, à la croisée du vêtement et de la performance.
Le choc visuel et sensoriel de la décharge d’Accra
Le fléau écologique du colonialisme des déchets
La prise de conscience environnementale d’O’koko s’est matérialisée lors d’une séance de prise de vues pour le projet collectif The Revival Earth. C’était sa toute première visite sur le site de la décharge, et le choc fut total. Le jeune homme s’est retrouvé face à un paysage chaotique, saturé par les émanations toxiques de textiles synthétiques et de plastiques brûlés. Lors de sa première journée sur le site de la décharge, l’air était si saturé de fumées chimiques qu’il était presque impossible de respirer. L’existence même d’une telle accumulation de déchets vestimentaires, invisible depuis les capitales occidentales, est apparue comme une réalité insoutenable qu’il fallait absolument documenter.
Le concept politique du colonialisme des déchets
Derrière l’amoncellement de vêtements se cache un déséquilibre géopolitique majeur que le designer s’attache à dénoncer. Le terme de « colonialisme des déchets » décrit ce système d’échange profondément inégalitaire où les nations les plus riches de la planète génèrent des volumes astronomiques de rebuts, principalement des matières plastiques et des vêtements de fast fashion, avant de les exporter massivement vers des pays à faibles revenus. Les pays en développement ne disposent pas des infrastructures nécessaires pour traiter ce déversement continu de déchets occidentaux. C’est pour rendre cette injustice visible qu’O’koko a choisi de mettre en scène ses créations au cœur même du désastre, utilisant les réseaux sociaux pour interpeller le public international.
L’upcycling comme manifeste esthétique et éthique
L’upcycling comme nouvel horizon du luxe responsable
La démarche créative d’O’koko transcende le simple recyclage pour propose une véritable signature stylistique. Il définit son esthétique comme un dialogue permanent entre rébellion, héritage culturel, artisanat d’art, avant-garde provocatrice et streetwear de luxe d’inspiration afrocentrique. Pour concevoir ses collections, le studio d’O’koko travaille presque exclusivement avec des matériaux de récupération issus des balles de fripes de Kantamanto. Cette matière première, souvent abîmée ou jugée inexploitable, est entièrement déconstruite puis réassemblée selon un processus instinctif. Le designer esquisse parfois ses idées sur le papier, mais il préfère créer directement un premier prototype en volume pour l’ajuster en temps réel jusqu’à obtenir la silhouette parfaite. Ses créations s’inspirent également d’autres figures de la scène africaine, comme le designer éthiopien Kaluputic, réputé pour sa capacité à transformer les déchets en pièces de haute valeur esthétique.
Vers une redéfinition nécessaire de l’industrie de la mode
Le message porté par les collections d’O’koko dépasse le cadre de la création artistique. Son objectif est de sensibiliser le consommateur à la valeur intrinsèque des textiles et de prouver que les rebuts peuvent acquérir le statut de pièces de luxe grâce au geste créatif. Pour le designer, l’avenir de la mode passe par un changement radical de paradigme. Les marques globales doivent impérativement cesser de produire des millions de nouveaux vêtements chaque saison pour se concentrer sur la durabilité. Selon lui, la circularité, la réparabilité et la transparence sur l’ensemble du cycle de vie des produits doivent devenir les standards de l’industrie de demain. En structurant sa marque, O’koko ambitionne de s’imposer sur la scène internationale de la mode écoresponsable, prouvant que l’Afrique est en première ligne pour inventer les solutions de demain.


