Depuis 2016, Maria Grazia Chiuri insuffle une nouvelle dynamique à la Maison Dior, en étant la première femme à en diriger les destinées créatives. Dans un monde bousculé par les crises successives, elle s’est distinguée par son approche à la fois résolument créative et profondément humaine. En juillet dernier, face aux contraintes sanitaires, elle innovait en présentant sa collection haute couture sous la forme d’un film poétique, puis poursuivait avec un défilé croisière dans les Pouilles, région de ses origines, prônant un retour aux savoir-faire authentiques et à la solidarité. Une rencontre avec une femme engagée, dont la vision de la mode dépasse les seuls enjeux esthétiques pour embrasser une dimension sociale et culturelle essentielle.

L’Audace Créative Face à la Crise
La pandémie a contraint le monde de la mode à se réinventer. Maria Grazia Chiuri évoque avec lucidité la genèse de l’idée de remplacer le défilé haute couture par un film. L’impossibilité de présenter physiquement les créations était particulièrement problématique pour la couture, où la démonstration du savoir-faire est aussi cruciale que la beauté des vêtements. » O.K., faisons un film. C’est un bon médium pour exprimer le rêve de la couture « , tranche-t-elle, cherchant un réalisateur capable de sublimer le travail de son équipe. Son choix se porte sur Matteo Garrone, dont le talent pour le merveilleux était apparu évident dans son Pinocchio. L’approche fut audacieuse, car le film de mode diffère du cinéma, souvent sans dialogues, mais Garrone, ouvert au risque, a su s’imprégner de l’histoire de Dior, du Théâtre de la Mode de 1945, et des inspirations surréalistes chères à Chiuri.

Réinventer l’Héritage Dior
En période de crise, il ne s’agit pas seulement d’être créatif, mais de renouveler sa façon de penser. S’inspirant du Théâtre de la Mode de 1945, où des couturiers français avaient présenté des modèles réduits sur des poupées pour faire rayonner la mode française après la guerre, Maria Grazia Chiuri y a vu une opportunité de réinterpréter l’histoire de Dior de manière contemporaine. La mode, à ses yeux, doit s’adapter au jour le jour, en pensant à la manière de transmettre ses valeurs et son héritage dans un futur incertain. C’est une démarche d’innovation qui s’enracine dans le passé pour mieux bâtir l’avenir.

Le Savoir-Faire des Ateliers à l’Épreuve
La crise a également mis en lumière l’importance de la structure et du soutien pour les maisons de mode. Si les créateurs indépendants ont dû faire face à d’immenses défis, l’organisation d’une grande maison comme Dior a permis une adaptation rapide et efficace. Maria Grazia Chiuri souligne la capacité des ateliers à s’organiser à domicile, avec des premières d’atelier enthousiastes à l’idée de réaliser des vêtements à échelle réduite. Cette collection miniature n’est pas un simple « gadget » artistique. Elle s’est révélée être un outil essentiel, permettant d’envoyer ces modèles partout dans le monde et de prendre des commandes à distance, à l’heure où les clientes ne pouvaient plus se déplacer au mythique 30, avenue Montaigne. Le « 30 Montaigne » devait, en somme, se déplacer chez elles, réinventant le lien avec la clientèle.

La Mode, un Pilier Socio-Économique
Dans un contexte mondial « éminemment politique », marqué par les conséquences économiques et sociales de la pandémie, Maria Grazia Chiuri insiste sur le rôle de la mode comme vecteur d’espoir. Pour elle, si l’industrie de la mode s’engage dans un dialogue constructif et trouve des solutions concrètes aux problèmes immédiats, un avenir est envisageable. La mode est une industrie cruciale pour l’économie de la France et de l’Italie. Elle a fait preuve d’une réactivité exemplaire, notamment en fabriquant des masques et du gel, souvent plus rapidement que certains gouvernements.

Préserver l’Artisanat et les « Petites Mains »
Elle regrette que la mode soit trop souvent perçue en Italie comme une simple activité artisanale et industrielle, et non comme un bien culturel, contrairement à la vision promue par Sidney Toledano du groupe LVMH. Cette perception a des conséquences concrètes, particulièrement pour les petites structures familiales, fournisseurs essentiels, avec lesquels les maisons comme Dior entretiennent des liens depuis des décennies. La responsabilité envers ces travailleurs est primordiale. Avant de vouloir « tout changer », il faut d’abord « sauver ce que nous avons aujourd’hui », car le développement durable, aussi important soit-il, ne doit pas faire oublier les personnes qui font vivre l’industrie. Maria Grazia Chiuri dénonce une certaine négligence, voire un mépris, envers les « petites mains » de la couture. Pour sa génération, les métiers artisanaux étaient souvent considérés comme un second choix, ce qui a entraîné la délocalisation et la perte de savoir-faire traditionnels. Elle se souvient de la réticence de sa mère à la voir s’orienter vers ces carrières.



En somme, Maria Grazia Chiuri incarne une vision de la mode qui va bien au-delà de l’esthétique pure. Elle milite pour une industrie consciente de son impact social et économique, capable d’innover tout en valorisant son héritage et ses artisans. Sa démarche chez Dior est un appel à reconnaître la mode comme un bien culturel essentiel, dont la survie et l’évolution dépendent de la préservation des savoir-faire et d’une approche humaine et responsable face aux défis du monde contemporain.