Par Lucas Fabre · Mercredi 07 janvier 2025
En 1987, la Maison Chanel osait un geste horloger qui allait marquer son époque. Au cœur d’une industrie dominée par les codes masculins et la quête de prouesses techniques, La Première émergeait, non pas comme une simple montre, mais comme un manifeste d’allure. Octogonale, à l’image de la place Vendôme que Gabrielle Chanel contemplait depuis sa suite du Ritz, et noire, comme l’encre profonde de son parfum N°5, elle fut la première à insuffler au temps la silhouette d’un bijou. Son esthétique, ni démonstrative ni asservie à la seule performance, la rendait immédiatement reconnaissable, une pièce audacieuse qui s’affranchissait des conventions et affirmait sa singularité sans artifice. Elle était le reflet d’une élégance qui ne s’excuse pas d’être différente, une signature intemporelle pour la femme qui la portait.

Trente-huit ans plus tard, la griffe parisienne réinterprète ce geste fondateur avec une audace renouvelée : la Première Galon. Sous la direction éclairée d’Arnaud Chastaingt, Directeur du Studio de Création Horlogerie, l’esprit de Gabrielle Chanel se matérialise à nouveau. Le galon, ce ruban emblématique que Mademoiselle apposait sur ses tailleurs pour en structurer la silhouette et en tenir la ligne avec une précision architecturale, se métamorphose. Il quitte le domaine du textile pour devenir un jonc rigide, sculpté en or jaune 18 carats. Chaque torsade, chaque courbe est dessinée et pensée pour épouser le poignet avec une fluidité naturelle, transformant le geste couture originel en une structure métallique d’une finesse exquise. Le tissu cède la place au métal précieux, et l’art de la couture se mue en architecture horlogère, célébrant le lien indéfectible entre mode et temps chez Chanel.
La collection Première Galon se décline en trois expressions distinctes, chacune incarnant une facette de cette élégance réinventée. La première, d’une épure absolue, associe l’éclat de l’or jaune à la profondeur mystérieuse de l’onyx, offrant une sobriété luxueuse. La deuxième variation rehausse cette simplicité par un subtil soulignement de diamants, apportant une touche d’éclat discret. Enfin, une interprétation pavée, somptueuse, transforme le jonc en une rivière de lumière, un chef-d’œuvre de joaillerie horlogère. Ces créations, dont les prix s’échelonnent de 15 500 € à 60 000 €, affirment un luxe qui ne s’attarde ni sur les complications techniques, ni sur les performances chronométriques. Ici, le discours est celui de la tenue, de la justesse de l’allure et de l’harmonie parfaite. Un mouvement quartz, un cadran noir vierge d’index, une lecture du temps volontairement épurée : la précision, bien que fondamentale, s’efface ici derrière une écriture formelle assumée, une invitation à vivre le temps avec une élégance instinctive.

Arnaud Chastaingt, visionnaire à la tête de la création horlogère de la Maison, résume cette philosophie avec une clarté désarmante : « Première est une leçon de style. » Et avec la Galon, Chanel en livre une nouvelle interprétation, une démonstration magistrale de son identité singulière. À une époque où nombre de Maisons rivalisent d’ingéniosité technique et surenchérissent en innovations pour asseoir leur légitimité horlogère, Chanel rappelle la sienne, unique et inaliénable : celle de traduire un vocabulaire couture en un langage du temps, de transformer un détail vestimentaire en une signature horlogère forte et reconnaissable. C’est la capacité de la Maison à infuser l’âme de la mode dans l’objet le plus fonctionnel qui distingue son approche.
La genèse de la Première, inspirée par les lignes pures de la Place Vendôme et le bouchon du flacon N°5, était déjà une affirmation. Elle ne cherchait pas à rivaliser avec les montres masculines de l’époque, mais à créer une pièce résolument féminine, une montre-bijou qui se porte avec la même évidence qu’un collier ou un bracelet. Ce n’était pas l’affichage précis des secondes qui importait, mais la manière dont le temps habillait le poignet, prolongeait le geste, et complétait l’élégance de celle qui la choisissait. Cette vision, radicale pour l’époque, a ouvert la voie à une horlogerie d’exception, où l’esthétique et le sens priment sur la simple mécanique.

Le passage du galon textile au jonc d’or est une prouesse qui témoigne du savoir-faire des ateliers Chanel. Ce n’est pas une simple reproduction, mais une réinterprétation profonde. Le ruban, souple et structurant, devient une forme rigide mais ergonomique, une seconde peau métallique qui épouse le poignet avec une sophistication discrète. Le travail de l’or jaune, torsadé et poli, capte la lumière avec une douceur qui évoque la texture d’un tissu précieux. C’est une alchimie subtile entre la force du métal et la délicatesse du geste couture, un dialogue entre matière et esprit qui donne à la Première Galon sa dimension unique.
Cette montre est bien plus qu’un instrument de mesure du temps ; elle est un accessoire de mode, une pièce de joaillerie, et une affirmation de soi. Elle incarne l’essence même du style Chanel : une élégance intemporelle, une audace discrète, et une sophistication qui se passe de superflu. Le fait de privilégier un mouvement quartz, loin d’être une faiblesse, est une déclaration de principe. Il libère la montre de la complexité technique pour la recentrer sur son rôle esthétique et symbolique. Le temps n’est pas une contrainte, mais une toile sur laquelle s’exprime l’allure. Le cadran épuré, sans index, invite à une lecture intuitive, presque sensorielle, du temps qui passe. Il n’y a pas de hâte, pas de course contre la montre, juste le plaisir de porter un objet d’une beauté rare.
La Première Galon est la preuve que Chanel continue de tracer sa propre voie dans l’univers exigeant de l’horlogerie de luxe. Elle ne cherche pas à imiter, mais à innover en s’appuyant sur son héritage le plus précieux : l’esprit libre et visionnaire de Gabrielle Chanel. C’est une montre pour celles qui comprennent que l’élégance est une attitude, un choix, une manière d’être. Elle parle de confiance en soi, de singularité, et de cette intemporalité qui caractérise les véritables icônes.
Parce qu’ici, le temps ne se mesure pas. Il se porte. Librement. Avec une élégance qui transcende les époques et les modes, signée Chanel.