Par Nicolas Garnier · vendredi 10 janvier 2025
Né en 1757 au château de Versailles, Charles-Philippe de France, petit-fils de Louis XV, semblait initialement destiné à une existence dans l’ombre de ses frères aînés. Pourtant, le destin en décida autrement. Les disparitions successives au sein de la famille royale, de son frère, de ses parents, puis du souverain lui-même en 1774, le propulsèrent au premier plan, le rapprochant dangereusement du trône. Avant de coiffer la couronne de France sous le nom de Charles X, il fut le comte d’Artois, un prince dont l’éclat et le goût pour le faste incarnèrent à merveille les dernières fulgurances d’un XVIIIe siècle finissant. Son parcours, fait d’extravagances artistiques et de passion pour le beau, est aujourd’hui réexaminé avec une acuité particulière, notamment à travers l’exposition que lui consacre le château de Maisons-Laffitte, ancienne possession du prince, qui met en lumière son rôle prépondérant dans la société et les arts de son temps.
Une jeunesse princière sous le signe de l’élégance
Dernier fils du Dauphin Louis et de Marie-Josèphe de Saxe, Charles-Philippe fut un enfant de la Cour, élevé dans le luxe et les codes d’une monarchie à son apogée. Affable, spirituel et doté d’une prestance physique indéniable, il tranchait avec l’allure plus austère de son deuxième frère, le comte de Provence (futur Louis XVIII). Ces qualités naturelles le désignèrent très tôt comme un porte-drapeau idéal de l’élégance et du raffinement royal. Son mariage somptueux avec Marie-Thérèse de Savoie, célébré à Versailles en novembre 1773, fut un événement marquant, consacrant son rang et son influence grandissante à la Cour. Installés dans des appartements fastueux du rez-de-chaussée de l’aile du Midi, le couple d’Artois, proche du couple royal et de celui de Provence, devint un pôle d’attraction. Leur capacité à donner naissance à deux héritiers mâles (1775 et 1778) à une époque où le couple royal tardait à avoir des enfants, renforça encore leur position. Le comte d’Artois, avec un mélange d’audace et de légèreté, sut parfaitement exploiter cette situation, déclarant avec un brin de cynisme : « quand je vis que tout le monde tendait la main, j’ai tendu mon chapeau ». Il devint le centre d’une cour parallèle, rivalisant de magnificence avec la reine elle-même.
**Mécénat flamboyant et rivalités esthétiques**
De 1774 jusqu’à l’aube de la Révolution, le comte d’Artois se distingua par un mécénat artistique d’une rare intensité. Les commandes affluaient pour ses divers appartements et résidences, sollicitant les ébénistes les plus renommés de la Couronne et les maîtres parisiens. Les marchands d’art les plus en vue, tels Ange-Joseph Aubert, Claude Delaroue ou Dominique Daguerre, rivalisaient pour fournir au prince les meubles et objets d’art les plus exquis et à la pointe des modes. Charles-Philippe était un véritable dénicheur de talents et un précurseur des tendances. C’est lui qui, à Versailles dès 1774, lança la mode des cabinets dits « turcs », ces boudoirs exotiques et luxueusement ornés, véritables fantaisies architecturales. La reine Marie-Antoinette, toujours prompte à l’émulation, lui emboîta le pas en créant son propre boudoir turc à Fontainebleau. Le comte d’Artois poursuivit cette veine, aménageant un second cabinet turc au Temple, le palais parisien dont il obtint la jouissance en 1776, avant de réaliser un ultime cabinet de ce nom à Versailles en 1781. Cette compétition du goût entre le prince et la reine témoignait d’une effervescence créative sans précédent, où chaque nouvelle commande repoussait les limites du raffinement.
**L’apogée architecturale : Bagatelle et Maisons-Laffitte**
Mais c’est dans le domaine de l’architecture que le comte d’Artois laissa sans doute sa marque la plus spectaculaire. En 1777, il réalisa son premier coup d’éclat avec la construction du château de Bagatelle, en lisière du bois de Boulogne. L’histoire est célèbre : édifié en seulement soixante-quatre jours pour le gros-œuvre, suite à un pari audacieux avec Marie-Antoinette, ce pavillon de plaisir féerique devint un manifeste du néoclassicisme. Dessiné par son architecte favori, François-Joseph Bélanger, Bagatelle célébrait un esprit palladien à l’extérieur, tandis que ses intérieurs déployaient les délicatesses du style « arabesque ». Si la reine perdit 100 000 livres dans cette aventure, le coût pour le comte d’Artois fut colossal, dépassant un million et demi de livres. Mais au-delà de l’anecdote, Bagatelle incarnait la volonté du prince de placer la monarchie à l’avant-garde artistique, toujours soucieuse d’avoir le dernier mot en matière de perfection et d’innovation. Le château, cerné d’un parc « anglo-chinois », faisait écho à la « Folie Monceau » de Louis-Philippe d’Orléans, son ami et compagnon de jeux, illustrant cette quête de l’intimité luxueuse et de l’expérimentation stylistique.

Acquis la même année, le château de Maisons (aujourd’hui Maisons-Laffitte) offrit au prince une nouvelle toile pour ses ambitions. Plutôt que de détruire, Artois choisit de moderniser ce chef-d’œuvre des années 1640 de François Mansart, respectant son esprit classique tout en y insufflant les tendances de son temps. Sa pièce maîtresse fut sans conteste la salle à manger d’apparat, un espace d’esprit minéral inédit. Bélanger y fit appel au sculpteur Nicolas Lhuillier, déjà actif à Bagatelle. Inspiré par les gravures de Giovanni Battista Piranèse, Lhuillier traduisit avec maestria l’esprit louisquatorzien et piranésien dans la cheminée monumentale. Des niches abritaient des allégories des saisons, œuvres de sculpteurs majeurs comme Jean-Antoine Houdon, Louis-Simon Boizot, Clodion et Jean-Joseph Foucou. Une salle de jeux adjacente annonçait déjà le style Directoire.
**Fastes, revers financiers et exil**
L’appétit du comte d’Artois pour le luxe et les chantiers était insatiable. Outre ses résidences, il se lança dans des projets de lotissements à Paris, tout en menant un train de vie effréné. Cette démesure financière conduisit en 1781 à un retentissant « crack » financier, que le roi Louis XVI dut combler tant bien que mal. Une nouvelle ligne de crédit de 14 millions de livres lui fut accordée en 1784, le maintenant à flot et lui permettant d’acquérir, entre autres trésors, la prestigieuse bibliothèque du marquis de Paulmy, qui formera le noyau de l’actuelle bibliothèque de l’Arsenal.
Pourtant, cette flamboyance et son intimité avec le clan Polignac, auquel était liée sa « sultane validée », la comtesse de Polastron, attiraient également les ressentiments. Le prince, incarnation d’une aristocratie frivole et dépensière, focalisait les critiques d’une opinion publique de plus en plus agitée. Heureusement pour lui, l’ordre d’éloignement royal du 16 juillet 1789, juste après la prise de la Bastille, le préserva des affres de la Révolution, le forçant à un exil qui allait durer de longues années.
**De l’exil au trône : Charles X, le roi chevalier**
Après la chute de Napoléon, le comte d’Artois revint en France. En 1824, il accéda au trône sous le nom de Charles X, endossant le costume du « roi chevalier », une figure ancrée dans une vision idéalisée de l’Ancien Régime. Son règne, marqué par une tentative de restauration des valeurs monarchiques traditionnelles et une certaine rigidité politique, fut de courte durée. La révolution de 1830 mit fin à son pouvoir, le forçant à un nouvel exil. Mais même dans l’adversité, Charles X ne renonça jamais à son trait de caractère le plus marquant : le panache, cette élégance dans la conduite et cette fierté indomptable qui l’avaient accompagné toute sa vie, du jeune prince insouciant au souverain déchu.
L’exposition actuelle au château de Maisons-Laffitte est une occasion unique de redécouvrir ce prince complexe. Dominée par des prêts généreux du château de Versailles, du musée Carnavalet et de la Bibliothèque nationale de France, elle explore la vie du comte d’Artois, de sa naissance à son exil de 1789, en mettant en lumière la qualité exceptionnelle de son mécénat dans tous les domaines artistiques. En rassemblant peintures, dessins, sculptures, mobilier, objets d’art et documents d’époque, cette plongée éblouissante dans les arts et les modes de la fin du XVIIIe siècle restitue avec justesse la vérité d’un style de vie cultivé dans un paroxysme de raffinement. C’est le portrait d’un homme et d’une époque, celle des derniers feux d’un siècle des Lumières dont le comte d’Artois fut l’un des plus illustres et flamboyants représentants.