Par Antoine Moreau · lundi 22 décembre 2025
Alors que les chiffres du Centre national du livre continuent d’alerter sur un recul persistant de la lecture en France, un phénomène discret, mais vibrant, s’épanouit là où l’on l’attendait le moins : sur Twitch. Historiquement associée aux jeux vidéo et aux interactions éphémères, cette plateforme de streaming se mue en un sanctuaire inattendu pour des centaines de passionnés. Chaque jour, ils s’y retrouvent pour échanger, partager et, surtout, lire ensemble, réinventant la pratique littéraire dans un espace numérique. C’est le décryptage d’une tendance qui, loin d’opposer les univers, les entrelace avec une élégance surprenante.

L’Émergence d’un Cénacle Virtuel
« Bonsoir tout le monde, j’espère que vous allez bien, nous allons reprendre nos trois sessions de lecture du soir ». Loin des plateaux feutrés et des projecteurs de « La Grande Librairie », où des centaines de milliers de téléspectateurs se rassemblent chaque mercredi, une petite centaine d’âmes se donne rendez-vous dès 20h30 sur la chaîne Twitch « Ilestbiencelivre », animée par Séverine Lenté. Ici, pas de canapés de velours ni de décors sophistiqués, mais l’authenticité d’un studio aménagé dans les combles. Séverine se filme en direct, offrant une intimité qui contraste avec le faste des émissions télévisées traditionnelles, créant un lien direct et précieux avec son audience.
Sept heures par jour, du lundi au vendredi, et souvent davantage le week-end, Séverine Lenté lance ses sessions « Read With Me » (« lisez avec moi »). À l’écran, une image poétique, souvent d’inspiration manga, dépeint un personnage féminin plongé dans un décor enchanteur, accompagnée d’un minuteur. Dans le coin inférieur droit, la caméra révèle Séverine, lovée dans un fauteuil, absorbée par son livre, invitant tacitement ses « viewers » à l’imiter. Elle n’est d’ailleurs pas la seule à orchestrer ces rendez-vous singuliers ; le même soir, la streameuse Guimause Terrier attire elle aussi une centaine d’aficionados sur son live aux teintes réconfortantes de l’automne, preuve de l’attrait grandissant de cette pratique.

L’Alchimie du « Read With Me » : Une Lecture Partagée et Libérée
Le concept, à première vue, a de quoi dérouter. « Mon activité n’est pas simple à expliquer aux gens », confie Séverine Lenté, qui œuvre dans la chronique littéraire depuis une décennie. « Les gens pensent qu’on lit tous le même livre en même temps, ou que je lis à voix haute et que les viewers écoutent. » Or, la réalité est tout autre : chacun est libre d’ouvrir l’ouvrage de son choix et d’avancer à son propre rythme. Séverine elle-même, grande lectrice, n’hésite pas à achever un roman entier en une seule journée de session, soulignant la flexibilité et la liberté inhérentes à cette approche.
Pour appréhender pleinement ce phénomène, il convient de remonter à ses origines, qui ont pris une ampleur significative durant la pandémie de Covid-19 en 2020. « Les étudiants se sont retrouvés seuls, confinés dans de petits studios et dans les pays anglo-saxons, ils ont commencé à se retrouver pour étudier, ensemble, sur Twitch », se souvient Séverine Lenté. Progressivement, la plateforme, initialement dédiée aux jeux vidéo, a ouvert ses portes à d’autres domaines, accueillant des streamers discutant d’actualité, peignant des paysages, animant des débats ou regardant des programmes télévisés en direct, diversifiant ainsi son offre et son public.
Le succès de Twitch repose fondamentalement sur son fonctionnement, particulièrement propice à l’échange en temps réel. Le chat, qui défile en continu, permet aux internautes de commenter et d’interagir directement avec le streamer. « La promesse expérientielle de Twitch est que le streamer et son public sont présents, de manière synchrone, à la différence des contenus en différé diffusés sur Instagram, TikTok ou YouTube », résume Pauline Brouard, doctorante en sciences de l’information et de la communication à Sorbonne Université. Cette interaction instantanée crée une dynamique unique, un sentiment d’appartenance et de présence partagée qui nourrit l’engagement de la communauté.
Les lives « Steady With Me », ancêtres des sessions de lecture, se distinguent des formats de commentaire ou de diffusion de jeux vidéo par leur construction autour de la technique Pomodoro. Cette méthode de concentration consiste à lancer un décompte, généralement entre 25 et 45 minutes, entrecoupé de pauses. Durant ces intermèdes, les participants échangent sur leur travail, discutent de sujets variés et se divertissent, avant de reprendre une nouvelle session. « Un jour, quelqu’un a dit : pourquoi ne pas appliquer cette méthode à la lecture ? », explique Séverine Lenté, déjà à la tête d’une communauté active sur Facebook, d’un blog et d’une chaîne YouTube dédiés au thriller. Son mari, un « gameur », l’a encouragée à explorer Twitch. « J’ai été l’une des premières chaînes françaises à ne proposer que des Read With Me, de manière quotidienne. Rapidement, Twitch m’a proposé un partenariat, suivi d’une rémunération via la publicité », raconte-t-elle.
La Communauté, Ancre et Motivation : Quand la Lecture Brise l’Isolement
Trois ans après le lancement de sa chaîne, Séverine Lenté perçoit un modeste revenu de son activité, certes faible au regard du temps investi, mais suffisant pour « se faire plaisir » en acquérant des livres qu’elle pourra ensuite partager avec les 6 500 personnes qui suivent désormais sa chaîne. Elle observe avec surprise la composition de sa communauté : « Ma communauté est composée de beaucoup de personnes entre 50, 60 et même 70 ans », rapporte cette streameuse de 49 ans. « Cela n’a pas été évident de les amener sur Twitch. Mais cette plateforme permet plus de proximité et de contact, tandis que le format proposé, ajouté au fait de me voir lire, est un vecteur de motivation pour celles et ceux qui veulent avancer dans leur bouquin. »
Ce rendez-vous collectif pour une activité solitaire évoque d’autres pratiques où la présence partagée stimule la productivité. « Cette pratique me fait penser aux doctorants qui se donnent rendez-vous pour écrire sans jamais se parler ou aux personnes qui travaillent en bibliothèques », observe Cécile Barth-Rabot, professeur de sociologie à l’Université Paris Nanterre. « Comme on est sous le contrôle des autres, on se sent obligé d’être productif et on s’autorise moins à flâner sur les réseaux sociaux. » Une forme de discipline douce s’instaure, poussant chacun à se concentrer sur sa lecture.
Marie, animatrice de la chaîne Mirazonshi, voit également dans ces lives Pomodoro une solution pour inciter certains à ouvrir un livre plutôt que de se perdre dans le défilement infini de leur téléphone. « Avec le numérique, on ne prend plus le temps de se poser pour nos passions. » Toutefois, la streameuse, qui a découvert les « Read With Me » sur la chaîne de Séverine, se décrit comme une « grande bavarde ». « On respecte à moitié le Pomodoro », s’amuse-t-elle, privilégiant la construction d’une « communauté avec un vrai lien » et la création d’un rendez-vous pour ceux qui partagent la même passion. La lecture, rappelle la sociologue Cécile Barth-Rabot, « n’est pas seulement individuelle mais aussi sociale ». Ainsi, l’objectif premier n’est pas toujours la performance chronométrée, mais bien de motiver à la lecture et de rassembler les âmes isolées par leur passion, comme le confirme Séverine Lenté.

Une « Safe Place » Féminine : Au-delà des Pages, un Espace d’Écoute
Ces personnes qui se sentent parfois isolées dans leur passion sont, en grande majorité, des femmes. Bien que les chiffres exacts soient difficiles à obtenir sur Twitch, Séverine Lenté estime que sa communauté est composée à 85-90 % de femmes : des mères solos, des retraitées, des veuves, qui trouvent un réconfort certain à partager ce rendez-vous quotidien avec elle et ses abonnées. C’est une manière d’être un peu moins seule, sans pour autant ressentir la pression d’interagir activement.
« J’aime la compagnie de Séverine, et c’est vrai que cette régularité folle fait qu’on sait que, quasi chaque jour, on va retrouver cette safe place. La perspective fait du bien quand on est dans une mauvaise période », témoigne une abonnée, soulignant l’importance de ce havre de paix numérique. Une autre confie : « J’ai de gros problèmes de santé, je viens régulièrement. Je ne participe pas trop au chat mais ça m’aide à me canaliser, à mieux vivre mes soins et mes longues heures de perfusions et aussi à aller vers des lectures que je n’aurais pas tentées. » Claude Poissenot, enseignant-chercheur en sociologie à l’IUT Nancy Charlemagne, confirme cette dynamique : « Le nombre de personnes qui vivent seules ne cesse d’augmenter depuis les années 90. Ce dispositif est une façon d’être un peu moins seul, sans nécessité à interagir. »
Manon, psychiatre et streameuse de la chaîne « Vibration Littéraire », propose occasionnellement des lives de lecture, en complément de sessions de discussion, de coloriage et de jeux vidéo. « On a pu avoir des conversations sur l’emprise ou la sororité. À partir du moment où un livre aborde ces sujets, les gens rebondissent dessus », rapporte-t-elle. Ces sessions deviennent alors des plateformes d’échange sur des thématiques profondes, initiées par les récits.
Marie, de la chaîne Mirazonshi, évoque également une « safe place » où des sujets intimes comme l’endométriose, les menstruations, les culottes de règles et la santé mentale sont abordés sans tabou. « Je ne sais pas si c’est propre à la communauté des lectrices, mais beaucoup de personnes qui me suivent sont en arrêt maladie pour dépression ou burn-out. Dans le chat, il y aura toujours une personne qui pourra partager son propre vécu, proposer une entraide ou rassurer si elle est qualifiée, c’est très beau. » Cette liberté et cette proximité dans les échanges sont aussi favorisées par la fréquentation mesurée de ces lectures en direct. « Plus on est en petit comité mieux c’est », estime Marie, « car chacun peut trouver sa place et écrire dans le chat. Si on est trop nombreux, on est noyé dans le lot ». La taille humaine de ces communautés est donc un facteur clé de leur succès et de la qualité des interactions.
**Le Numérique au Service de la Lecture : Une Réconciliation Inattendue**
« Les Read With Me sont une forme de renouvellement de la pratique de lecture », constate Claude Poissenot. Ce format innovant offre un contrepoint éloquent au cri d’alarme régulièrement lancé par les professionnels du livre concernant un prétendu « recul continu de la lecture en France ». Le sociologue attire l’attention sur un chiffre significatif d’une étude menée par le Centre national du livre en 2024 : « 48 % des jeunes de 7 à 19 ans déclarent qu’ils font souvent autre chose en même temps qu’ils lisent ». « Là, on voit bien une façon de faire autre chose tout en faisant la même chose », s’amuse le sociologue, démontrant avec brio que numérique et lecture ne s’opposent pas toujours, mais peuvent même se compléter et s’encourager mutuellement.
« Le numérique, depuis le 2.0, renvoie au partage, à l’échange et à la relation. Il inscrit la lecture dans ces dynamiques et dans le cadre d’une sociabilité choisie, très en prise avec la manière dont les individus sont définis de nos jours », souligne Claude Poissenot. Cette perspective moderne de la lecture, enrichie par les interactions numériques, tisse de nouveaux liens sociaux et culturels, redéfinissant notre rapport aux livres et aux autres.
Cécile Barth-Rabot abonde dans ce sens : « Quand on lit toutes les prises de position diverses et les discours concernant la crise de la lecture, il y a toujours un peu l’idée sous-jacente que le numérique viendrait en opposition, et que, s’il y a une crise de la lecture, ça serait parce qu’il y a du numérique. Avec « Read With Me », on réfute cette opposition. On remarque même qu’un ensemble de dispositifs numériques, via les sous-réseaux du BookTok, BookTube et BookStagram, viennent nourrir la lecture et l’encourager. » Loin d’être des concurrents, ces plateformes deviennent des catalyseurs d’intérêt pour la littérature.
Surtout, ces sous-réseaux permettent de s’affranchir d’une forme d’élitisme littéraire parfois intimidant. « La dimension expérientielle et ludique est importante dans le développement de ces pratiques amateurs du live sur Twitch », observe Pauline Brouard. « Il ne s’agit pas d’un régime audiovisuel marqué par l’expertise littéraire mais davantage par une dimension ludique. » La mise en scène de la lectrice, bien que reprenant certains codes iconographiques classiques (la bibliothèque garnie, la tasse de thé fumante, le fauteuil confortable, la pile de bouquins), se veut moins élitiste grâce aux genres mis en avant par les streameuses : polar, young adult, fantasy, romance. L’essentiel est de se faire plaisir, de partager une passion sans jugement.
Une Bulle de Sérénité dans le Tumulte Quotidien
« Le rapport au plaisir de la lecture, et au fait d’être ensemble, de partager ce plaisir, est aussi original que précieux », salue Pauline Brouard. « On est en effet bien loin des émissions télévisées qui passent tard le soir et dans lesquelles des femmes lisaient l’Iliade d’Homère ou dans les mises en scène de textes que l’on peut voir au théâtre », poursuit la doctorante, faisant notamment référence à l’émission littéraire « Voyage au bout de la nuit », diffusée sur la TNT. Ici, l’approche est plus accessible, plus humaine, centrée sur l’expérience personnelle et collective du plaisir de lire.
Du côté des streameuses, le plaisir est également le moteur principal. « Il existe cette idée selon laquelle les gens devraient essayer de suivre un rythme, qu’il faudrait aimer toutes ses lectures. Mais n’oublions pas que la lecture est une sorte de pari que l’on renouvelle à chaque ouvrage. Peut-être qu’il sera génial ou décevant. C’est le jeu ! », s’enthousiasme Marie. « Je rappelle toujours qu’il faut y aller quand on en a besoin, surtout pour celles qui s’orientent vers le registre de l’imaginaire. Plonger dans cette bulle et sortir de la réalité font du bien. » La lecture devient une évasion thérapeutique, un moment choisi pour soi.
« Quand on a des injonctions, quand on doit cumuler une activité professionnelle et domestique, avec le soin aux enfants ou à d’autres personnes, la journée entière y est passée et réussir à s’autoriser à prendre du temps pour soi, n’est pas évident », éclaire Cécile Barth-Rabot. Manon, de « Vibration Littéraire », confie que streamer lui apporte « beaucoup de détente » en marge de son travail de médecin, « pas facile tous les jours ». Quant à Séverine, elle affirme qu’elle continuera à streamer sept heures par jour si et seulement si elle en a envie. « Parfois je me dis : « tu es payée pour lire ! » J’ai atteint mon graal ! Je me souhaite juste que ça dure. » Un témoignage vibrant de la joie simple et profonde que ces sessions « Read With Me » apportent, tant aux streameuses qu’à leur précieuse communauté.