Ce jeudi matin, la maison de ventes Ader a levé le voile, à l’Hôtel Drouot, sur deux tableaux d’une portée exceptionnelle, dont l’un constitue une véritable révolution pour l’histoire de l’art. Un « Visage d’un jeune Saint » attribué à Antonello de Messine (vers 1430-1479), totalement inédit, a été authentifié par le spécialiste de l’artiste, Mauro Lucco, auteur de la monographie de référence publiée en 2011 par Hazan. À ses côtés, « La Bataille des Amazones », une œuvre de jeunesse de Pierre Paul Rubens, elle aussi d’une valeur inestimable, complète ce duo d’exceptions. Ces deux trésors ont été patiemment acquis entre les années 1970 et 1980 par un collectionneur avisé et érudit, dont l’anonymat demeure préservé, ajoutant encore au mystère et à l’attrait de ces découvertes majeures qui s’apprêtent à enflammer le marché de l’art.
La résurrection d’un Antonello : un saint enfin rendu à la lumière
Le « Visage d’un jeune Saint » d’Antonello de Messine représente une découverte d’une ampleur rare. L’intuition originelle de Michel Laclotte, ancien directeur du musée du Louvre – à qui le collectionneur avait déjà montré son trésor –, qui pensait reconnaître la main du maître sicilien, a été formellement confirmée par Mauro Lucco. Cette attribution, d’abord une lueur d’espoir, a pris tout son sens après un travail de restauration méticuleux. Débarrassé des repeints successifs et des couches de salissure qui masquaient sa splendeur originelle, l’œuvre, sous les mains expertes de la restauratrice Agnès Malpel, a révélé l’incroyable qualité de son exécution. Le modelé si caractéristique d’Antonello, empreint d’une humanité et d’une finesse remarquables, est apparu dans toute sa puissance. Le vert profond du col de son vêtement, vibrant et d’une intensité rare, ainsi que quelques délicates traces de dorures réapparues dans l’auréole cernant le visage du saint, témoignent de la maîtrise chromatique de l’artiste et de l’éclat retrouvé du panneau.
Origines et datation : l’énigme du gonfalon
Peint sur un bois de pin, ce qui suggère fortement une réalisation en Sicile, ce panneau proviendrait, selon Mauro Lucco, d’un gonfalon. En Sicile, cet objet sacré n’était pas une simple bannière mais une sorte de tabernacle mobile, présentant le visage d’un saint, destiné à être porté lors de processions religieuses. Cette hypothèse trouve un écho dans les annales de l’histoire de l’art : il est avéré qu’Antonello, à son retour de Venise sur son île natale, avait reçu commande de trois gonfalons pour diverses églises de Catane. Le panneau aurait donc été exécuté aux alentours de 1476-1477, une période où Antonello de Messine se trouvait au zénith de son art. Quant à l’identité du saint représenté, l’absence d’attributs spécifiques ne permet pas une identification certaine. Cependant, sa jeunesse et son habit civil orientent les spécialistes vers l’hypothèse qu’il pourrait s’agir de saint Laurent, diacre du pape Sixte II et figure emblématique martyrisée en l’an 258.
Un ajout essentiel au corpus d’Antonello et un événement rare sur le marché
La rareté des œuvres d’Antonello de Messine confère à cette découverte une valeur d’autant plus inestimable. Les catastrophes naturelles et les conflits qui ont ravagé Messine du XVIIe au début du XXe siècle ont malheureusement emporté une grande partie de son héritage artistique. Aujourd’hui, seules une quarantaine de peintures lui sont formellement attribuées, la plupart étant précieusement conservées au sein de collections publiques. C’est pourquoi la réapparition d’un tel panneau, inédit et authentifié, constitue un véritable événement dans le monde de l’art. « On pensait que ce n’était pas possible », confie Éric Turquin, l’expert à qui la maison Ader a confié la précieuse œuvre. Acquise sur le marché de l’art à Marseille, l’œuvre pourrait avoir traversé les siècles depuis la collection d’Auguste de Forbin, peintre émérite, élève de David et directeur du musée du Louvre de 1816 à 1841. Pour les historiens de l’art et les amateurs éclairés, cette découverte est perçue comme quasi » miraculeuse « , un » ajout essentiel » au corpus déjà restreint de cet artiste majeur de la Renaissance italienne, dont l’influence fut profonde sur ses contemporains.
Une estimation à la hauteur de l’héritage
La valeur historique et artistique du « Visage d’un jeune Saint » se reflète naturellement dans son estimation. En février dernier, l’État italien a déboursé la somme considérable de 12,5 millions d’euros pour l’acquisition d’un « Ecce Homo » peint par l’artiste. Plus anciennement, en 1992, le musée du Louvre s’était porté acquéreur d’un « Christ à la colonne » pour un montant équivalent à environ 4 millions de francs de l’époque. Hormis un panneau attribué au maître sicilien, adjugé 220 000 livres en 2003 chez Christie’s à Londres, aucune vente aux enchères récente d’un tableau d’Antonello de Messine n’est répertoriée, accentuant la rareté de cette opportunité. Le commissaire-priseur David Nordmann a fixé une estimation prudente mais significative pour ce « Visage d’un jeune Saint », entre 1 et 1,5 million d’euros.
La « Bataille des Amazones » : un chef-d’œuvre de jeunesse de Rubens
Aux côtés de la découverte d’Antonello de Messine, « La Bataille des Amazones » de Pierre Paul Rubens constitue l’autre pièce maîtresse de cette vente exceptionnelle. Cette œuvre de jeunesse du maître flamand, d’une valeur inestimable, offre un aperçu fascinant de son talent précoce et de sa maîtrise de la composition dynamique. Sa présence aux enchères est une occasion rare pour les collectionneurs d’acquérir une œuvre significative d’un artiste dont l’influence a marqué durablement l’histoire de l’art baroque. Ce tableau, par son sujet épique et son exécution vigoureuse, complète parfaitement le diptyque de trésors mis en lumière, chacun témoignant de l’apogée de sa période artistique respective.
Conclusion
La vente de ces deux tableaux, le « Visage d’un jeune Saint » d’Antonello de Messine et « La Bataille des Amazones » de Pierre Paul Rubens, promet d’être un événement majeur sur le marché de l’art international. Leur provenance d’une collection privée, leur authenticité confirmée par des experts de renom, et leur rareté en font des acquisitions d’une importance capitale pour tout amateur d’art désireux d’enrichir son patrimoine avec des œuvres d’une qualité et d’une histoire exceptionnelles. L’Hôtel Drouot s’apprête à accueillir une vente qui restera gravée dans les annales, témoignant de la vitalité et des surprises constantes du monde de l’art.