Face au lac Léman, majestueux et intemporel, le Palais Lumière d’Évian-les-Bains s’illumine d’une exposition d’une richesse insoupçonnée, « Modernité suisse. L’héritage de Hodler ». Si le nom de Ferdinand Hodler résonne comme une évidence dans l’histoire de l’art helvétique, cette manifestation audacieuse propose bien plus qu’une simple rétrospective de son œuvre. Elle invite à un voyage fascinant au cœur d’une peinture suisse souvent éclipsée, révélant la vibrante modernité artistique qui a traversé le pays entre 1890 et 1930. L’ambition est claire : faire d’Hodler un fil rouge pour dérouler un panorama de plus de 50 artistes, dont beaucoup restent encore à découvrir ou à redécouvrir en France, grâce à des prêts prestigieux d’une cinquantaine d’institutions internationales. Une exploration raffinée à ne pas manquer jusqu’au 17 mai.
L’Arbre qui Cache la Forêt : L’Ambition de l’Exposition
L’exposition, pensée par les historiens de l’art Pierre Alain Crettenand et Christophe Flubacher, est un acte de réhabilitation artistique. « Avec une dizaine de tableaux, Hodler est évidemment présent, mais c’est un peu l’arbre qui cache la forêt », souligne Pierre Alain Crettenand. Cette métaphore saisissante incarne parfaitement la démarche curatoriale : utiliser la notoriété du maître bernois pour éclairer une constellation d’autres talents qui, comme lui, ont œuvré à l’émergence d’un art moderne suisse singulier. Le parcours, dense et savamment orchestré, réunit 130 œuvres – peintures, dessins et gravures – structurées en deux grands chapitres. D’un côté, les « affiliés », ces artistes qui ont puisé leur inspiration dans les recherches esthétiques d’Hodler. De l’autre, les « divergents », ceux qui ont emprunté des voies plus iconoclastes, s’éloignant des canons hodlériens pour explorer des horizons nouveaux et audacieux, souvent au contact des avant-gardes européennes.
L’Empreinte Hodlérienne : Principes et Échos Symbolistes
Ferdinand Hodler, arrivé à Genève en 1871, s’impose comme une figure tutélaire dès les années 1890. Son influence est palpable et didactiquement mise en scène dans l’exposition. Le découpage thématique permet d’appréhender les principes constructifs qui ont séduit ses contemporains et suiveurs : le parallélisme et la symétrie des compositions, la frontalité des portraits, et une puissante résonance symboliste. Le visiteur est d’abord happé par une galerie de figures féminines, hymne à l’union mystique entre l’être et la nature. Au cœur de cette section rayonne le magistral tableau Femmes nues dans un buisson de Ludwig Werlen, une œuvre d’une force décorative remarquable. Les célèbres Heures saintes de Hodler trouvent un vibrant écho dans des compositions telles que Richesse du soir de Cuno Amiet et Le Village dit sa peine d’Albert Schmidt. Ces toiles, où les personnages s’organisent en frise sur des paysages luxuriants, révèlent une profonde quête d’idéalisme, loin de tout naturalisme trivial.
Le Labours et l’Âme : Gloire du Travail et Condition Humaine
Hodler est également le peintre des corps robustes, des gestes séculaires. Le travail et le courage, valeurs cardinales en Suisse, trouvent dans son œuvre une célébration monumentale. L’emblématique Bûcheron, prêté par le musée d’Orsay – une version dont une image a orné les billets de 50 et 100 francs suisses –, est présenté aux côtés de figures sculpturales qui témoignent de la dignité de l’effort. On admire ainsi le Paysan grison de Hans Beat Wieland, les Faucheurs de Casimir Reymond et les Pêcheurs dans un bateau de John Torcapel. Ces œuvres incarnent une vision idéalisée de l’homme au travail, ancré dans sa terre. Mais la condition humaine n’est pas qu’héroïsme. L’exposition ose aborder ses aspects les plus intimes et douloureux, à travers une section poignante dédiée à la maladie et à la mort. Les représentations cliniques de l’agonie de Valentine Godé-Darel, la maîtresse de Hodler, dérangent par leur dénuement et leur sincérité brute. Elles sont mises en dialogue avec les œuvres crépusculaires d’Albert Nyfeler et de Johann Robert Schürch – notamment l’esquisse déchirante du visage d’Hodler sur son lit de mort – ainsi qu’avec l’émouvante gravure Enterrement à la montagne d’Édouard Vallet.
Les Horizons de l’Identité : Entre Lacs et Montagnes
Que serait la Suisse sans ses paysages emblématiques ? Les salles suivantes de l’exposition invitent à une profonde contemplation, à la limite de la méditation. Les commissaires expliquent avec pertinence : « À la fin du XIXe siècle, le pays est un puzzle un peu éclaté. Ce qui fédère le territoire, c’est la nature. En représentant les lacs, les montagnes, les arbres, les peintres vont jouer un rôle fondamental dans la définition d’une identité suisse. » Cette section est une immersion dans des panoramas grandioses et des ambiances intimes. Les paysages de montagne d’Albert Schmidt et de John Torcapel, notamment leurs vues du Léman et des Alpes, illustrent parfaitement cette quête identitaire à travers la nature.
En définitive, « Modernité suisse. L’héritage de Hodler » est bien plus qu’une simple exposition : c’est une réhabilitation majeure d’un pan entier de l’art helvétique. En utilisant la figure tutélaire de Hodler comme boussole, le Palais Lumière d’Évian offre une plongée fascinante dans la diversité et la richesse d’une modernité suisse souvent méconnue, invitant à redécouvrir des talents qui ont façonné l’identité artistique d’une nation. Une occasion unique de voir au-delà de l’évidence et de célébrer un patrimoine artistique vibrant et surprenant.