Ne soyez pas impressionnés par la façade néoclassique du musée Rath de Genève, car sitôt franchi son seuil, le choc est radical face aux fulgurances chromatiques déployées sur ses cimaises le temps de l’exposition » Elles » consacrée aux artistes femmes aborigènes. Provenant toutes de la Fondation Opale, créée en 2018 par la collectionneuse française Bérengère Primat à Lens, à un vol d’oiseau de Crans-Montana, une soixantaine d’œuvres éblouit d’emblée le visiteur par l’énergie et la force qui s’en dégagent. Bien davantage que de simples tableaux offerts à notre délectation visuelle, ce sont en effet des » mosaïques d’histoires relatant la genèse du monde « , pour reprendre le joli terme employé par l’historien de l’art Georges Petitjean qui en a orchestré avec brio l’accrochage. Une plongée immersive au cœur d’une culture ancestrale, sublimée par des créatrices à la vitalité inégalée.
De l’ombre à la lumière : l’émergence d’un talent singulier
C’est pourtant une singulière histoire que celle de ces femmes artistes que s’arrachent désormais les foires internationales, les collectionneurs avisés et les musées les plus prestigieux. Longtemps restées dans l’ombre de leur époux peintre, souvent cantonné au rôle de gardiennes des traditions orales et des rituels, certaines d’entre elles ont émergé avec une force et une audace inattendues, au point de devenir des stars incontestées du marché de l’art international, redéfinissant les contours de l’art contemporain. Leur parcours, souvent jalonné de défis personnels et culturels, témoigne d’une résilience et d’une détermination hors du commun. Cette exposition genevoise offre une reconnaissance majeure à ces voix féminines qui, par leurs créations, tissent un lien indéfectible entre passé, présent et futur, affirmant la richesse et la profondeur de leur héritage.
Emily Kam Kngwarray : une icône universelle
Parmi les voix féminines les plus puissantes de la scène artistique aborigène, s’est ainsi imposée Emily Kam Kngwarray (vers 1910-1996), une figure emblématique qui représenta l’Australie à titre posthume à la Biennale de Venise en 1997. Une consécration internationale qui atteste de la portée universelle de son œuvre. Parmi les visiteurs de cette Biennale se trouvait alors l’artiste américain minimaliste et conceptuel Sol LeWitt, qui confiera avoir été foudroyé par l’intensité musicale et répétitive de ses compositions hypnotiques. L’exposition du musée Rath dévoile ainsi les différents styles de cette artiste prolifique qui peignit en moins de huit années (de 1988 à 1996) entre 3000 et 5000 tableaux, une cadence créative vertigineuse pour une femme ayant commencé à peindre sur le tard.
Des toiles aux racines profondes
Mais ces toiles fascinantes, que notre œil occidental perçoit de prime abord comme de somptueuses symphonies chromatiques, traversées d’ondulations mouvantes et vibratoires, transcrivaient, pour Emily Kam Kngwarray, des réalités bien plus profondes. Elles étaient l’expression des racines vitales de l’igname ou de la patate douce, ressources essentielles pour l’ensemble de sa communauté. De même, les réseaux de lignes et de pointillés finissant par recouvrir l’ensemble de la surface de ses toiles évoquent le marquage ancestral du sol et des corps qui assure la cohésion et la mémoire du peuple auquel appartenait cette artiste indissociable de la Terre qui l’a vue naître. Chaque trait, chaque point est une réminiscence, une prière, une cartographie spirituelle.
Le chant de la Terre d’Emily
À ceux qui lui demandaient quel était son sujet de prédilection, Emily Kam Kngwarray répondait ainsi invariablement » Mon pays, mon pays, mon pays « . Cette affirmation, simple et profonde, résonne comme un mantra, une déclaration d’amour et d’appartenance à sa terre ancestrale. » On sait qu’Emily chantait et dansait en réalisant ses toiles, d’où leur caractère profondément musical. Elle peignait sa Terre à travers le prisme des saisons et traduisait ainsi la connexion sacrée, intime qui la reliait à elle « , résume avec éloquence Georges Petitjean. Ses œuvres sont des paysages intérieurs, des chants visuels qui vibrent de l’âme du désert.
Sally Gabori : l’odyssée chromatique d’une vie
Mirdidingkingathi Juwarnda Sally Gabori (vers 1924-2015) est assurément l’autre grande figure féminine de la scène artistique aborigène contemporaine. Délestée, elle aussi, de tout enseignement académique et n’ayant découvert la peinture qu’à l’aube de ses 80 ans en 2005, cette artiste inclassable, y compris dans sa propre culture, défie toutes les conventions. Son histoire personnelle est empreinte d’une profonde résilience. Contrainte de quitter en 1948 sa terre d’origine, l’île Bentinck, ravagée par un cyclone dévastateur, pour gagner la mission adjacente de l’île de Mornington, elle trouvera bien des années plus tard dans la pratique de la peinture une façon de restituer les histoires familiales et les racines de ses ancêtres.